L’OEIL INSECTE
Insecte comme adjectif : Une vie insecte, une fragilité insecte, un travail insecte, une source insecte, une minutie insecte, une camaraderie insecte, un vol insecte, une infraction insecte, une langue insecte, une danse insecte, un festin insecte, un chant insecte, une royauté insecte, un trésor insecte, un sacrifice insecte, un pèlerinage insecte, un artisanat insecte, une architecture insecte, une force insecte, une grâce insecte, une mémoire insecte, une joie insecte, une nudité insecte, une intuition insecte, un savoir insecte, une liberté insecte, une mort insecte.
Nappe sonore : Vraell, Guitare Meditation (III)




L’oeil insecte ; son attribut déborde l’organe ; l’insecte est œil tout entier. Son regard n’est pas une simple fenêtre occultant une sorte de vide pantin ; son existence est « vue pure ». Il faut entrer à l’intérieur avec une mémoire fraîche et renverser le soupirail dans lequel peut se trucher une intelligence aliénée (il ne faut pas être claustrophobe), et qu’elle soit ainsi confrontée à une autre déficience, plus petite et familière, et qu’elle puisse composer le plus innocemment du monde avec quelques umwelts de tout acabit ; imaginaires merveilleux et surnaturels ou faire l’expérience du monde à la fois armé de super-pouvoirs et s’ignorant démuni, observé.
Dirais-je même, excentrique, que je me sers moi-même des insectes pour mieux voir. Kundera, en bon « professeur du désespoir »1 n’a pu finalement célébrer avant de mourir son corps propre comme étant le lieu du plus sophistiqué des miracles biologiques : « Mais quel sort lamentable que d’être l’âme d’un corps fabriqué à la légère (…) ! Comment croire que l’autre en face de nous est libre, indépendant, maître de lui-même », surtout lorsqu’on pense que l’œil – l’instrument du regard, symbole même de la noblesse humaine – doit être ponctuellement nettoyé par cette espèce d’« essuie-glace » qu’est la paupière ! ».
Le corps doit devenir Oeil tout entier, Milan !
Ainsi, les professeurs de l’espoir nous enseigneront maintenant à commencer à l’écart, afin que ce maelström d’abstractions radicales devienne un lit confortable où rêver librement de ce qui inexiste ! Tout comme Fabre en a été l’exemple durant sa vie consacrée à l’étude entomologique, cette faculté s’apprend en imitant les enfants, accroupi dans le sable devant les terriers comme devant une maison de poupée ; ajuster le jeu à son intelligence afin d’observer le travail transmutateur des gymnopleures. Que cela nous soulage d’avoir à nous représenter le monde avec une anatomie faite aussi complexe et que cela nous soulage d’avoir été introduits lucides auprès de l’esprit jumeau ! Ô Qareen2 !, double ambigu que je compte bien dompter dans le chef-d’œuvre sensoriel qu’est celui du corps humain, portail des portails et machine à voyager dans les umwelts ! J’enverrai mon djinn en translation ; d’œil en œil, toujours vers le plus innocent des organismes, jusqu’à ce qu’il devienne, reclus, un ange-insecte, qui ferait la vigie de nos hypogées et qui n’aurait plus de quoi s’occuper du monde des hommes !
Il partirait, m’obéissant au doigt et à l’œil tant il aurait été séduit par la beauté de la Lecture ; je regarderais avec une certaine tristesse le dos serpentant d’une Scutigère Cléopâtre, désignant des yeux l’endroit où il devra désormais se destituer pour poursuivre son chemin vers l’inhibition et je lui ferais ainsi mes aurevoirs, l’imaginant presque devenu pieux par mes facultés. Il irait faire une pénitence, enfermé dans un organisme unicellulaire, dont le seul œil désormais voyant serait photosensible ou bien finirait logé dans un crustacé liminaire, ange translucide des abysses qui dialogue quelque peu avec la lumière.
Il y a des vitraux sur le dos d’un Tigre des platanes qui ressemblent à du savon entre les lacets d’une dentelle dans laquelle l’infinitésimale petitesse d’un faisceau de lumière arrive à traverser. C’est là qu’il irait d’abord prendre un bain. Il admirerait sa nouvelle peau dans la rondeur globuleuse d’une goutte de rosée et ses yeux miraculeusement petits y verraient, encerclant la feuille qu’il a ravagée, l’entièreté du ciel se déployer dans une fractale de miroirs, se renvoyant l’un à l’autre l’imperceptible beauté du bruissement de son envol vers ce qui l’attirera ; la lumière dans toutes ses traductions.
Il y a dans le sang qu’une punaise de lit a sucé au creux d’une nuque cette nuit-là, au premier instant de sa chrysopée, une lumière qu’elle seule arrive à goûter. Son rostre, avec lequel il s’abreuvera, est l’œil délicat qu’il aura désormais pour ausculter sa quête, et le sang duquel il se sera nourri aura de quoi l’éblouir pour des années. Le voilà, l’œil insecte, qui trouve de l’or dans l’hormone et qui l’extrait du plasma comme l’éclat de nûr3 dans un sirop de vie.
Il y a un chemin conçu pour mon génie musulman dans l’ouverture saline de la balane qui s’est incrustée sur la coque du vieux navire ou sur le dos d’une baleine ; il entrerait et tournerait vite sur lui-même comme au creux de la coquille rugueuse et se réfracterait sur la paroi qui le ramène aussitôt vers l’orifice unique pour qu’il puisse voir d’où il est venu ; le voilà qui se retrouverait confronté à l’immensité verdoyante de l’océan, et s’il le désirait, il pourrait réfléchir sur sa terreur, mais il restera là, confiné à la balane pour le trajet car il devra demeurer l’œil insecte pour être témoin de la beauté du plancton.
Il y a au fond des eaux une lumière abyssale si ténue que seul le Swirei peut la traduire avec sa peau miraculeuse ; ses yeux ne sont pas localisés frontalement sur son corps, contrairement à ce qu’on observe, il est Œil tout entier qui avance et longe le sable, Œil qui dit oui à chacun des grains diaphanes du coquillage que la litière a nourri de matière morte. Il y a dans ce microscopique événement de grâce un tout premier œil qui s’ouvrirait au cœur même de sa membrane bleutée et qui nettoierait la sémiotique de nos misères, les confinerait ainsi dans l’oubli que la liminalité d’une telle profondeur instaure.
Il y a une crevette qu’il a jadis nommée Exoculata et qui rappelle l’alliance entre le sable et le Swirei car elle frétille aveugle, au contact infime de l’ange et quand elle se nourrit — car elle ne sait que se nourrir — elle parle la même langue que l’estomac qui digère la nuit et qui produit la sème à partir d’une enzyme que la cellule entend et évacue dans un rêve.
Là-dessous, autour des plus sombres planchers sous-marins, il rejoindrait les black smokers, et se recueillerait près d’une fissure du plancher océanique, source brûlante lui rappelant d’où il vient et ne ferait qu’un avec la fumée noire et la lumière.
Ô Qareen,
Oeil devenu insecte,
Digère pour nous cette langue étrange et rejoins-moi au paradis, non plus en ce lieu moral des morts mais en l’accomplissement de la vision, où nous aurons notre propre océan et une noirceur faite sur mesure pour nous par le Créateur des mondes.

Dans les scènes primitives de mon imaginaire enfantin d’où jaillissent chacune des lettrines des cahiers du surnaturel, figure l’histoire de la petite Poucette. Enfant fragile née d’une fleur et pas plus grande qu’un pouce, elle s’égare de chez elle et traverse un monde peuplé d’insectes, de créatures à sa mesure tentant de l’égarer de son chemin à des fins perverses et égoïstes, tentant de la posséder à leur manière, lui offrant une place dans leur univers de grenouilles ou de scarabées. Elle finit par errer, elle aussi, à travers l’échelle des laideurs en demeurant un cœur à vif, conservant sans difficulté sa pureté naturelle et sa douceur passive jusqu’à la fin, lui permettant ultimement de reconnaître un semblable ; un insecte qui lui ressemble ; « Le Roi des fleurs ».
Un petit homme était assis au milieu de la fleur, aussi blanc et transparent que s’il avait été de verre; il avait sur la tête une belle couronne d’or et aux épaules de jolies ailes claires, et il n’était pas plus grand que Poucette. C’était l’ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait un pareil ange, homme ou femme, mais celui-là était le roi de tous.
— Hans Christian Andersen, Poucette (1835)
« Un couple de belles ailes d’une grande mouche blanche furent accrochées à son dos », en guise de cadeau nuptial afin qu’elle puisse voler parmi les siens. Aujourd’hui s’accomplit pour moi le mythe de la petitesse des êtres, l’entièreté de l’être confiné au corps ; mythe que je poursuis encore humblement en défilant les questions qu’elle a posées : À qui appartient la capacité de nommer ce que nous sommes ? Y a-t-il pour moi dans ce monde une isomorphie contemplative où reposer mon âme en totalité ?
Poucette traverse toutes ces histoires insectes avec un cœur pur, qu’elle ne laisse jamais pris pour un vide pantin ni n’a conscience que ce vide est initialement rempli par quelque chose de pur et que cette isomorphie contemplative qu’elle recherche (le regard d’un semblable qui se pose sur son existence et qui la NOMME de sorte qu’elle se sente continuée) existe seulement et seulement si elle arrive au bout du chemin en gardant intacte sa nature. L’inconscient comme « pochette vide » qui se doit d’être remplie et qui ne peut rester vide, mais dont le contenu doit être protégée et égale à ce qu’elle souhaite retrouver en son semblable.
La petitesse de la Poucette des contes d’Andersen est idéale pour constituer une fable car elle a le gabarit parfait pour être le conservatoire d’une totalité intelligible : « voici le musée minuscule du cœur d’un enfant qui peut jusqu’à ressusciter une hirondelle avec une larme ». Chercher ce miracle à l’échelle du corps humain constitue le travail d’un Dieu. Voilà où Kundera échoue : il se bute au mécanisme d’une paupière en retirant malgré lui ses privilèges à l’œil humain. Ce qu’il a perçu de divin dans son propre regard n’était pas à l’échelle de ce qu’il voulait regarder. La grandeur comme critère de vérité échoue à l’isomorphie contemplative presque à chaque fois si elle n’arrive pas à sublimer la mesure du corps.
Dans la Philosophie des insectes de Jean-Marc Drouin, l’insecte est une totalité intelligible à notre portée : « Si l’on oublie un instant les termes extrêmes, le tout et le néant, pour s’intéresser à la réduction progressive, on est frappé du caractère purement fictif de ces animaux minuscules qui contiennent des mondes où vivent des répliques d’eux-mêmes. Le Ciron, cet habitant des farines et des fromages, considéré d’après Littré comme le plus petit animal visible à l’œil nu, semble, sous la plume de Pascal, pouvoir exister à n’importe quelle échelle»
Je fais maintenant l’oraison de quelques images que j’emmenerai avec nous au paradis.
Je choisis, entre autres visages insectes que j’ai collectionnés au fil des saisons, une vision sauvage et troublante, d’un des plus beaux papillons du monde et que j’ai gardé en mémoire d’un après-midi dans la jungle de Chapecó, au sud du Brésil. C’était en début de septembre 2018 et nous nous étions déplacés jusqu’en bordure du bassin du Rio Uruguay pour entrer dans la jungle, mais de fortes pluies tombaient ce jour-là, ce pourquoi la guide de forêt refusa de nous emmener au sentier qui aurait été trop glissant pour notre sécurité. Elle nous recommanda de revenir le lendemain, or nous avions fait beaucoup de route. Nous avons donc décidé d’y entrer quand même.
Nous avions déjà progressé profondément dans la jungle après plusieurs heures de marche tout en remontant prudemment les rochers glissants d’une rivière qui menait, de chuterelle en chuterelle, vers une de ces «cachoeiras»4 que personne n’avait nommées. Nous avions prévu nous y baigner tant le soleil perçait violemment les nuages d’arcs-en-ciel joyeux et tant pis que nous étions déjà trempés à l’os.
La pluie cessa de tomber. Près d’une rivière boueuse j’ai aperçu un de ces rares morphos bleus qui miroitait pendant quelques secondes et qui me fit son célèbre clin d’œil ; quelque part entre Dieu et l’instant, le morse de son éclat me parlait de Dieu. Ce sont ces messages captifs et sans tribune que je collectionne. Mon regard devenait le témoin total et absolu du bleu, de cet éclat du paradis où une vision de ma mort m’est venue en avance (c’était une salle d’attente existentielle parmi d’autre) me dire que c’est cela la vue qui m’attend au bord de la montagne que j’aurai reçue en cadeau : un bleu céruléen inondera ma vision d’un éclat pareil à celui de mon papillon au soleil. C’est ce bleu qui m’a été promis. Il volait haut et vite en lisière de canopée où la lumière put lui rendre grâce, clignotant dans son couloir de vol où il espérait lui aussi voir apparaître un semblable. Je le vis le temps de quelques éclairs, comme une apparition, puis plus rien. C’est comme ça avec les morphos : on ouvre les yeux, on les cherche du regard, mais c’est terminé. Aujourd’hui, quand je tente de me remémorer cette scène, je n’ai qu’une inondation de verdure luxuriante qui me revient en souvenirs et au centre de l’image s’ouvre et se referme une fulguration bleutée, comme un métal affûté à même le creux de ma pupille.
Récemment, dans un moment de tristesse, je m’étais avachie sur mon lit en fixant la peinture blanche du plafond que je contemplais en faisant des contrastes avec l’eigengrau de mes mains en boucle devant mes paupières fermées, le noir «intotal» qu’aurait ma conscience là-bas. M’apparut ainsi un résidu d’électricité dans un neurone qui faisait miroiter au centre une faille orangée. L’impression de lumière dans ma cornée dansait et persistait à rester le signe de moi-même dans cette forêt dense de vaisseaux. J’étais aspirée dans une idée folle de désirer cette disparition (la même que celle du morpho) et j’ai retiré mes mains, inondant ma vision de la lumière de l’après-midi en promettant de continuer de chercher d’abord les traces de cette disparition dans le monde.
Puis, je me suis tenue debout devant mon lit et j’ai réalisé tout bonnement que ce monstre de beauté inaugurait mon lit à chaque réveil. Je l’oublie souvent en passant devant comme si mon esprit le prenait pour une peinture que j’aurais accrochée là, puis ça me frappe. C’est une nature morte où siège l’une de ces disparitions.
J’aborde ainsi les plus chancelants classifiés, qui ne s’accrochent plus à leur adjectif d’insecte ; esprit de l’araignée, de la chauve-souris, de la crevette et du moineau ! Si j’étais une entomologue auréolée de légitimité, je vous aurais tous les quatre consignés irrévérencieusement dans la même encyclopédie des délicats, or je suis auréolée de vision ; je vous consigne dans l’encyclopédie des petits véhicules et autres avatars du surnaturel.
En bleu adorable fleurit
Le toit de métal du clocher. Alentour
Plane un cri d’hirondelles, autour
S’étend le bleu le plus touchant.
(…)
Un homme, quand la vie n’est que fatigue, un homme
Peut-il regarder en haut, et dire : tel
Aussi voudrais-je être ? Oui. Tant que dans son cœur
Dure la bienveillance, toujours pure,
L’homme peut avec le Divin se mesurer
Non sans bonheur. Dieu est-il inconnu ?
Est-il, comme le ciel, évident ? Je le croirais
Plutôt. Telle est la mesure de l’homme.
— Friedrich Hölderlin En bleu adorable / In lieblicher Bläue Traduit de l’allemand par André du Bouchet in, « Hölderlin » ( Les Cahiers de l’Herne)
« professeur du désespoir » Expression empruntée à Professeurs de désespoir de Nancy Huston, où sont désignés certains écrivains (dont Milan Kundera) qui, par une lucidité radicale sur la condition humaine, tendent à désenchanter le réel plutôt qu’à en révéler la fécondité. L’expression est ici reprise pour marquer une posture critique face à une vision du corps comme déficience plutôt que comme miracle perceptif.
Qareen (قرين) Dans la tradition islamique, le qarīn désigne un double invisible — souvent assimilé à un djinn — attaché à chaque être humain, susceptible d’influencer ses pensées ou ses inclinations. Figure ambivalente, il peut être compris comme une altérité intime : compagnon d’égarement ou miroir intérieur à discipliner dans une perspective spirituelle.
Nūr (ar. نور) : terme arabe signifiant « lumière », désignant à la fois la lumière sensible et une réalité spirituelle ou divine. Dans le Coran, il renvoie notamment à la présence illuminatrice de Dieu (cf. 24:35), et, dans la tradition islamique, à un principe de guidance, de manifestation mais aussi d’intelligibilité.
« cachoeiras » Terme portugais (Brésil) désignant des chutes d’eau ou cascades naturelles, souvent situées au cœur de formations rocheuses ou de forêts denses. Le mot évoque non seulement un relief géographique, mais un lieu d’accès difficile, marqué par une dynamique de ruissellement, de glissement et de surgissement.


